Feb. 10, 2026

Le Match du Siècle : la France de Platini contre la France de Zidane

Le Match du Siècle : la France de Platini contre la France de Zidane

 

Un soir de légende au Parc des Princes. Deux générations, un seul maillot bleu. La France de Platini 82-86 affronte celle de Zidane 98-2000 dans un match imaginaire qui hante les discussions de comptoir depuis trente ans. Récit d'un rêve de football.


Le speaker a beau hurler les compositions dans les hauts-parleurs du vieux Parc des Princes, personne n'écoute. Les 48 000 spectateurs sont debout depuis l'échauffement, hypnotisés par le spectacle irréel qui se déroule sous leurs yeux : d'un côté, Platini qui caresse des ballons en lucarne avec la désinvolture d'un homme qui sort le chien ; de l'autre, Zidane qui enchaîne les roulettes comme s'il préparait un numéro de cirque. Deux rois. Deux époques. Un seul terrain.

Les compositions

France 1982-86 (4-4-2)Sélectionneur : Michel Hidalgo

Joël Bats — Manuel Amoros, Marius Trésor, Maxime Bossis, Patrick Battiston — Dominique Rocheteau, Jean Tigana, Alain Giresse, Bernard Genghini — Michel Platini (cap.), Bruno Bellone

France 1998-2000 (4-3-2-1)Sélectionneur : Aimé Jacquet

Fabien Barthez — Lilian Thuram, Marcel Desailly, Laurent Blanc, Bixente Lizarazu — Didier Deschamps (cap.), Emmanuel Petit, Patrick Vieira — Zinédine Zidane, Youri Djorkaeff — Thierry Henry

Sur le banc d'Hidalgo, on aperçoit Luis Fernandez qui ronge son frein, Didier Six qui ajuste ses cheveux, et le jeune Stopyra qui attend son heure. En face, Jacquet a mis Pirès, Dugarry et Trezeguet en réserve. De quoi faire tourner la tête à n'importe quel amateur de football.

L'arbitre ? Michel Vautrot. Le meilleur sifflet français de l'histoire. Le seul capable de tenir un match pareil.


Première mi-temps : le carré magique donne le tournis

Coup d'envoi, minute zéro. Deschamps gagne le toss. Il choisit d'engager. Premier ballon pour Petit, qui décale Zidane. Le numéro 10 des Bleus modernes contrôle de la poitrine, se retourne, et cherche Henry en profondeur. C'est propre, c'est clinique, c'est la France 98 dans toute sa rigueur tactique.

Mais en face, il y a le Carré magique. Et dès les premières minutes, une évidence s'impose : physiquement, la France de Platini souffre. Vieira, Petit, Desailly — ce sont des athlètes d'une autre dimension, taillés dans un football qui a changé de vitesse entre les deux époques. Tigana tient le choc, parce que Tigana tient toujours le choc, mais Giresse se fait bousculer dans les duels, Genghini peine à trouver l'espace, et même Platini encaisse des chocs qu'il n'a jamais connus dans les années 80.

Alors la France 82 fait ce qu'elle a toujours fait quand l'adversaire était plus fort : elle garde le ballon. Elle le confisque. Le Carré magique se met en mouvement — Platini, Giresse, Tigana, Genghini — et soudain, les monstres athlétiques d'en face courent dans le vide. Le ballon circule, circule, circule. Une touche, deux touches maximum. Triangle, dédoublement, appel-contre-appel. La France 98 presse, mais, frustrée comme jamais, elle presse du vent. On ne peut pas récupérer ce qu'on ne peut pas toucher. 

7e minute. Tigana récupère un ballon anodin au milieu de terrain. Ce qui se passe ensuite relève de la poésie pure.Infatigable, il avale trente mètres balle au pied avec cette foulée de gazelle qui a rendu fous les défenseurs du monde entier. Desailly sort au pressing — erreur. Tigana crochet court, extérieur du pied, et sert Giresse entre les lignes. Le petit Alain, un mètre soixante-trois de malice, laisse passer le ballon entre ses jambes. Il pivote, redonne à Platini dans la surface. Michel ne regarde même pas le but. Il sait où sont les poteaux. Il le sait depuis toujours.

Frappe croisée du gauche, placée, sans puissance. Barthez plonge. Le ballon est déjà dans le filet.

1-0, France 82.

Barthez se relève, furieux, et gueule sur Blanc qui gueule sur Desailly qui gueule sur Deschamps. Chez les Bleus 98, quand ça ne va pas, tout le monde gueule. C'est leur manière de s'aimer. Deschamps, le regard froid, réajuste son brassard et calme tout le monde. Zidane tape dans les mains. La machine de guerre est remobilisée.

15e minute. La réponse de Zidane est magistrale. Récupération haute de Vieira — un bloc de granit qui vient d'avaler Giresse dans un duel aérien que le petit Bordelais préférerait oublier. Le ballon arrive dans les pieds de Zidane, dos au but, à vingt-cinq mètres. Trésor est derrière lui, collé comme une ombre. Marius a défendu sur Kempes, sur Blokhin, sur Eusebio, sur Rummenigge, sur les meilleurs. Mais Zidane fait quelque chose que personne ne fait : il prend le ballon sous sa semelle, le fait rouler vers l'arrière, pivote dans un mouvement qui semble défier les lois de la physique, et se retrouve face au but. Trésor est encore en train de se retourner quand la frappe enroulée du gauche termine sa course dans la lucarne de Bats.

1-1.

Platini applaudit, discrètement. Il reconnaît la classe. Une tape sur le dos de Bats et il vient se replacer sur le rond central.

22e minute. Le match prend une intensité folle. Tigana et Vieira se livrent un duel homérique au milieu de terrain — deux athlètes, deux monstres d'endurance, deux visions différentes du poste de milieu récupérateur. Tigana est plus élégant, plus aérien. Vieira est plus puissant, plus imposant. Chaque duel est une collision entre deux époques du football français.

Et entre les duels, la France 82 reprend sa danse. Genghini, le quatrième homme du Carré magique que les résumés oublient souvent, touche trente-cinq ballons en première mi-temps sans jamais en perdre un seul. Il ne fait rien de spectaculaire — il n'en a jamais eu besoin. De sa patte gauche, il fait circuler le jeu avec une propreté métronomique qui rend fou Deschamps, obligé de couvrir des espaces qui n'existent plus quand il y arrive.

31e minute. Rocheteau, l'Ange Vert, se réveille sur le côté droit. Il prend Lizarazu de vitesse — et prendre Lizarazu de vitesse, c'est comme doubler une Ferrari sur l'autoroute. Centre tendu au second poteau. Bellone surgit. Tête plongeante. Barthez sort le plus grand arrêt du match, une manchette désespérée qui envoie le ballon sur la barre.

38e minute. Contre-attaque foudroyante des 98. Deschamps, le « porteur d'eau » que Platini lui-même avait un jour moqué — il ne rit plus — lance Henry dans la profondeur d'une ouverture géniale. Thierry Henry à pleine vitesse, c'est un TGV avec des crampons. Bossis, pourtant rapide pour son époque, est semé en trois foulées. Henry entre dans la surface, mais Bats,  sorti à sa rencontre avec la vivacité d'un gamin devant la pile de cadeaux sous le sapin, mais son tir croisé frôle le poteau. Le Parc expire.

Mi-temps : 1-1. Dans les vestiaires, Hidalgo reste calme, les mains dans les poches de son costume beige. Il ne donne pas de consignes tactiques — il n'en a jamais vraiment donné. Il dit simplement : « Jouez, les enfants. Jouez. » De l'autre côté du couloir, Jacquet griffonne des schémas sur un tableau blanc, déplace des aimants, répète trois fois le plan de pressing. Deux philosophies. Deux France.


Deuxième mi-temps : le jeu à l'état pur

La supériorité physique des 98 commence à se faire sentir. Giresse accuse le coup. Genghini respire fort. Même Tigana, l'inépuisable, a les traits tirés. La France de Platini joue désormais en apnée, recroquevillée autour de son ballon comme un trésor qu'on refuse de lâcher. Chaque récupération de balle est une victoire, chaque passe réussie un acte de résistance.

Mais le ballon, ils l'ont. Ils l'ont presque toujours.

49e minute. Giresse prend les choses en main. Le petit maestro, qu'on a trop souvent réduit au rôle de lieutenant de Platini, rappelle à tous qu'il a été souvent élu meilleur joueur français et l'un des plus beaux joueurs que la Gironde ait produit. Combinaison en une touche avec Platini — les deux se comprennent les yeux fermés — et Giresse se retrouve seul face à Barthez, à dix mètres. Petit tacle par derrière. Vautrot n'hésite pas une seconde.

Penalty.

Platini pose le ballon sur le point de penalty. Il regarde Barthez. Barthez le regarde. Le Parc retient son souffle. Michel prend deux pas d'élan — il n'en a jamais pris plus — et frappe à gauche en pleine lucarne. Ce pénalty, c'est la version réussie de celui de Guadalajara. Barthez a plongé à droite.

2-1, France 82.

63e minute. L'action qui résume peut-être tout le match. Zidane récupère le ballon dans le rond central. Il lève la tête et voit le jeu comme un joueur d'échecs voit l'échiquier — trois coups à l'avance. Appel de balle de Trezeguet sur la gauche, faux mouvement de Djorkaeff au centre. Zidane ignore les deux. Il voit Petit qui monte de la deuxième ligne, celui qu'on n'attend pas, le milieu défensif aux cheveux longs qui va surgir côté droit comme il l'avait fait un soir de juillet 98 contre le Brésil. Passe en profondeur, millimétrique, entre Amoros et Battiston. Petit contrôle de la poitrine et frappe du gauche, en pleine course.

Bats est battu. Le filet tremble.

2-2.

Petit court vers le corner, glisse sur les genoux. Derrière lui, Zidane marche tranquillement vers le rond central, le visage impassible. Il a fait le travail. Le reste, c'est de la décoration.

71e minute. Hidalgo fait entrer Fernandez pour Genghini. Le pitbull Luis apporte exactement ce qu'on attend de lui : de l'engagement, du pressing, et un tacle sur Deschamps qui fait trembler les tibias de tout le stade. Les jambes fatiguées de la France 82 trouvent un second souffle dans la hargne de Fernandez.

78e minute. Le match bascule dans quelque chose de sublime. Platini et Zidane se retrouvent dans la même zone, à trente mètres du but adverse, comme deux planètes dont les orbites se croisent enfin. Le ballon circule entre eux pendant douze secondes — une éternité en football. Platini pour Zidane, Zidane pour Platini, Platini qui remet en une touche pour Tigana, Tigana qui redonne à Platini, Platini qui cherche la passe impossible vers Rocheteau — coupée par Desailly. L'action n'a rien donné, mais les 48 000 spectateurs ont applaudi comme s'ils avaient vu un but. Parce que c'est ça, le football. Parfois, le geste est plus grand que le résultat.

85e minute. Thuram, l'homme aux deux buts parmi les plus importants de l'histoire des Bleus (il n'en marquera aucun autre), monte une dernière fois. Il prend le couloir droit avec cette puissance athlétique anachronique, déborde Battiston, centre en retrait. Trezeguet, à six mètres, reprend de volée du gauche. Cadré, évidemment. Trézeguet cadre toujours.

Bats ne voit rien. Personne ne voit rien. Le ballon est dans le but avant que le cerveau n'ait eu le temps de traiter l'information. Les filets tremblent. 

2-3, France 98.

Le Parc explose. Trezeguet, le renard, le finisseur, l'assassin des surfaces de réparation.

88e minute. La France 82 ne baisse pas les bras. Elle ne les a jamais baissés — ni à Séville, ni à Marseille, ni à Guadalajara, ni nulle part. Tigana, qui a couru quatorze kilomètres depuis le début du match — personne ne les compte, mais tout le monde le sait — lance une dernière chevauchée. Il élimine Vieira d'un grand pont — oui, un grand pont sur Vieira, ça se raconte encore dans les cafés — et centre au cordeau.

Platini, au point de penalty, s'élève dans les airs. Tête croisée.

Barthez, battu.

3-3.

Michel retombe sur ses pieds, lève un poing discret vers le ciel. Pas de célébration excessive. Platini ne célèbre pas. Il constate.

90e+3, coup de sifflet. Vautrot porte le sifflet à ses lèvres. Prolongations.

 

La suite, la semaine prochaine...