La France de Platini contre celle de Zidane (2e partie) : quand Séville ressurgit au Parc des Princes
Prolongations : les fantômes de Séville
Le Parc des Princes est en transe. Les joueurs de 82 soufflent, mains sur les genoux. Physiquement, ils sont au bout. Vieira et Petit semblent pouvoir jouer encore trois heures. Desailly n'a pas une goutte de sueur. C'est l'injustice des époques : les corps de 98 ont été forgés dans un football professionnel plus exigeant, plus scientifique, plus dur. La France de Platini tient par le cœur, par la technique, par cet orgueil silencieux des artistes qui refusent de quitter la scène.
95e minute. Djorkaeff. Youri Djorkaeff. Le Snake. L'homme qu'on oublie trop souvent quand on parle de cette équipe de France 98, comme si la lumière de Zidane avait effacé tous les autres. Pourtant, sans Djorkaeff, combien de matches auraient basculé du mauvais côté ? Combien de buts décisifs, de gestes de classe, de moments de génie discret ? C'est Djorkaeff qui avait marqué contre l'Italie en 1994, redonnant un peu de fierté à une équipe marquée par l'élimination au goût bulgare. C'est le Snake qui avait égalisé contre la Pologne en 1995, sauvant la tête de Jacquet et - qui sait - tout ce qui suivit après. C'est Youri, enfin, qui avait tenu la baraque lorsque Zizou purgeait sa suspension lors de la Coupe du Monde 1998. Djorkaeff l'indispensable.
Il récupère un ballon repoussé par Trésor aux vingt mètres. La défense de 82 est regroupée, les lignes serrées. Aucun espace. Djorkaeff n'en a pas besoin. Il arme une frappe enroulée du droit, par-dessus le mur de défenseurs, avec cette pureté de geste qui n'appartient qu'à lui — mi-lob, mi-tir, un objet footballistique non identifié qui monte, tourne, redescend et va se nicher dans le petit filet de Bats, côté opposé.
3-4, France 98.
Djorkaeff lève les bras, regard de braise. Pas de surprise sur son visage. Il sait ce qu'il vaut. Il a toujours su. C'est le reste du monde qui a tendance à oublier.
Sur le banc de Jacquet, Pirès et Dugarry se lèvent pour célébrer. Deschamps, sur le terrain, lève le poing. La France 98 mène. Et quand la France 98 mène, elle ne lâche rien. C'est dans son ADN.
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105e minute, début de la seconde période. La France de Platini est dos au mur. Les jambes ne répondent plus vraiment. Giresse, sorti à la 100e minute sous une ovation qui dure deux minutes, a laissé sa place à Didier Six. Fernandez harangue ses coéquipiers. Tigana continue de courir, parce que Tigana ne sait pas s'arrêter.
113e minute. L'action qui fera basculer le match dans la légende. Platini récupère le ballon dans le rond central, lève la tête, et lance Rocheteau avec une précision chirurgicale sur le côté droit d'une transversale dont lui seul a le secret. L'Ange Vert déborde Lizarazu une dernière fois — le Basque est cramé, lui aussi. Centre en retrait. Platini coupe au premier poteau, contrôle de la poitrine, s'apprête à frapper… et Desailly arrive. Le tacle est rugueux, limite, le pied glisse sur la cheville de Platini. Michel s'écroule dans la surface.
Vautrot siffle immédiatement. Penalty.
Le Parc hurle. Mais sur le terrain, le silence est glaçant. Platini est assis dans la surface, la main sur la cheville, le visage crispé. Le médecin accourt. Michel essaie de se lever, grimace, se rassoit. Il secoue la tête. Il ne peut pas le tirer.
Le penalty est là, le ballon est sur le point blanc, et le tireur numéro un de l'histoire de France ne peut pas s'en charger.
Alors commence une scène que personne n'oubliera.
Bossis, le grand Maxime, le capitaine nantais, celui qu'on attendrait dans ce genre de moment… recule. Imperceptiblement, mais il recule. Il regarde ailleurs, vers la ligne de touche, comme s'il cherchait une consigne qui ne viendra pas. Bossis, qui avait tiré — et raté — un penalty en finale de Coupe d'Europe avec Nantes. Bossis, qui sait ce que le poids du monde sur les épaules fait à un homme au moment de frapper. Il ne veut pas. Pas celui-là. Il s'est promis de ne jamais retirer un pénalty et il s'y tiendra.
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Le stade murmure. Hidalgo, sur le banc, a les bras croisés. Il ne désigne personne.
Et c'est là que Didier Six s'avance.
Didier Six. Le mal aimé. Le globe-trotteur. L'homme qui, un soir de juillet 1982 à Séville, avait tiré un penalty contre l'Allemagne de Schumacher et l'avait raté. Le penalty qui avait précipité le drame le plus cruel de l'histoire du football français. Celui que toute la France lui avait reproché pendant des années, dans les rues, dans les bars, dans les cours d'école. Six, le maudit de Séville.
Il ramasse le ballon. Calmement. Personne ne dit rien. Platini, toujours assis au bord de la surface, le regarde faire. Il ne proteste pas. Tigana fixe ses crampons. Fernandez mâche son chewing-gum, les poings serrés. L'Ange Vert se signe.
Les fantômes de Séville envahissent le Parc des Princes. On les sent partout — dans le silence irréel des tribunes, dans le regard hanté de Battiston, dans les mains tremblantes de Bossis qui a tourné le dos, dans les yeux de Platini qui portent encore la cicatrice de cette nuit espagnole. Séville, juillet 82. La plus belle équipe de France de tous les temps, détruite par la cruauté des tirs au but. Et Six qui avait raté. Six qui portait cette croix depuis plus de quarante ans.
À DÉCOUVRIR : L'ÉPISODE DU PODCAST DES LÉGENDES AVEC DIDIER SIX, "LE MAL AIMÉ"
Barthez, sur sa ligne, sautille. Il sent l'histoire. Il sent la faille. Il fixe Six avec ces yeux de fou qui ont déstabilisé tant de tireurs.
Six pose le ballon. Il ne regarde pas Barthez. Il ne regarde personne. Il regarde le ballon, et peut-être, quelque part au fond de lui, il se regarde lui, à Séville, précipitant un tir qui ne demandait pas tant d'affolement.
Trois pas d'élan. Le gauche qui s'arme.
Et Didier Six envoie la plus belle sacoche de l'histoire du football français.
Le ballon part comme un obus, en pleine lucarne droite, à une vitesse et avec une violence qui ne laissent aucune chance à Barthez — ni à personne sur cette planète. Le filet se déforme, le poteau vibre, et le Parc des Princes explose dans un rugissement qui remonte du ventre de la terre.
4-4.
Six ne bouge pas. Il reste planté devant le but, les bras le long du corps. Puis il se retourne, lentement, et regarde Platini. Michel, toujours assis, sourit. Ce sourire vaut tous les mots. C'est effacé, Didier. C'est effacé.
Fernandez se jette sur Six. Tigana arrive en courant — parce que Tigana arrive toujours en courant. Rocheteau, Amoros, même Bossis, le grand Bossis qui avait fui le ballon, vient serrer Six dans ses bras. Sur le banc, Hidalgo essuie quelque chose au coin de l'œil. De la poussière, dira-t-il après le match.
Séville est enfin exorcisée.
120e minute, coup de sifflet final. Vautrot regarde sa montre, lève les yeux vers le ciel du Parc des Princes comme pour demander l'autorisation, et siffle trois fois.
C'est fini.
4-4 : le score parfait
Et peut-être que c'est le seul résultat possible. Peut-être que ce match ne pouvait pas avoir de vainqueur, parce que ces deux équipes représentent les deux faces d'une même pièce — celle du football français dans ce qu'il a de plus beau.
D'un côté, la France de Platini : romantique, virtuose, fragile de corps mais indestructible d'esprit, portée par un Carré magique qui jouait au football comme d'autres jouent du jazz — à l'instinct, en improvisation, avec des fulgurances qui vous coupaient le souffle. Une équipe qui n'aura jamais gagné de Coupe du Monde et qui, pourtant, reste gravée dans les mémoires comme aucune autre. Une équipe qui avait le ballon quand elle n'avait plus les jambes, et dont la beauté du jeu était sa propre récompense.
De l'autre, la France de Zidane : solide, organisée, redoutable, physiquement supérieure, construite sur un collectif d'acier trempé par Jacquet et sublimée par les éclairs de ses individualités — Zidane le magicien, Djorkaeff l'indispensable, Thuram le guerrier, Desailly le Roc. Une équipe qui gagnait tout — Coupe du Monde, Euro — avec la certitude tranquille de ceux qui savent qu'ils sont les meilleurs.
Le romantisme contre l'efficacité. L'art contre la puissance. Séville contre Saint-Denis.
Et au milieu, un maillot bleu qui unit tout.